Je partage un soleil de Fabrice Midal à partir d’une lettre
qui apporte chaque semaine générosité et lumière.
Il nous parle de la poétesse russe Anna Akhmatova qui a écrit en 1921,
un poème qui résonne avec une force particulière en ces temps troublés.
Tout est pillé, trahi, vendu, La grande aile noire de la mort racle l’air, La misère ronge jusqu’à l’os. Pourquoi alors ne désespérons-nous pas ?
Anna Akhmatova
Eh oui, pourquoi alors ne désespérons-nous pas ? À cette question, nous voudrions répondre par des promesses, des garanties.
Akhmatova nous amène dans une tout autre direction.
1921 est l’une des années les plus sombres de sa vie et de l’histoire russe. La guerre civile vient de ravager le pays. Les villes sont détruites, la famine fait des millions de morts.
La terreur s’installe, avec la censure, les arrestations arbitraires, la peur. Son ancien mari, le poète Nikolaï Goumilev, est exécuté par la Tchéka sur de fausses accusations. Akhmatova vit dans la pauvreté, est interdite de publication,
voit ses proches disparaître en prison ou en exil. Le poème parle de l’effondrement politique, mais aussi, de manière encore plus profonde, d’une ruine éthique et spirituelle. C’est dans cette situation insoutenable qu’elle pose cette question vertigineuse : pourquoi ne désespérons-nous pas ?
Sa réponse est tout à fait inattendue :
Le jour, depuis les bois environnants, les cerises soufflent l’été dans la ville ; la nuit, le ciel profond et transparent scintille de nouvelles galaxies. Et le miraculeux se rapproche tellement des maisons ruinées et sales – quelque chose que personne ne connaît, mais qui est sauvage dans notre poitrine depuis des siècles.
J’ai redécouvert ce poème il y a quelques jours. Il m’a frappé parce qu’il nomme exactement ce que je cherche à dire dans mon livre Empêcher que le monde ne se défasse. Le plus « normal », le plus logique, serait de se plaindre, de s’effondrer, de chercher des coupables. Le texte d’Akhmatova, fou d’humanité, rappelle autre chose : il faut entrer dans le chagrin – croire qu’on pourrait l’éviter est un mensonge – et, en même temps, ne pas s’y enfermer. Il y a toujours à retrouver cette dimension plus profonde, qu’elle nomme avec une justesse saisissante : « Quelque chose que personne ne connaît, mais qui est sauvage dans notre poitrine depuis des siècles. » Ce qu’écrit Akhmatova est incompréhensible pour la plupart de nos contemporains – de la poésie ! On entend aujourd’hui, jusque dans les discours politiques les plus officiels, l’idée que nous sommes à un point de rupture : perte de confiance dans la culture, dans le sens de la vie, dans notre humanité même. Beaucoup sont à genoux. Tant de choses ont été perdues. Le poème d’Akhmatova ne le nie pas. Il insiste simplement sur ceci : malgré tout, il reste encore quelque chose – cette force sauvage, indomptée, au cœur de l’humain. C’est à partir d’elle – et seulement d’elle – que le monde peut ne pas se défaire.En ce jour, je vous invite à vous souvenir d’elle pour ne pas désespérer.